Rapport de l’’Agent Ron Coolidge alias Victor
13 décembre 1927
Après l’Égypte, enfin un peu de répit. Quinze jours à peine, mais suffisants pour reprendre souffle. Les corps accusent encore le coup, et les esprits aussi. On fait ce qu’on peut pour se remettre d’aplomb. On a profité du calme pour remettre un peu d’ordre au QG — deux pièces réaménagées, dont une bibliothèque toute neuve. Pas du luxe. Elle nous a déjà servi : quelques recherches supplémentaires sur la Secte du Soleil Noir. Ce qu’on en tire n’est pas rassurant. Une organisation ancienne, très ancienne — des racines qui plongent dans l’Antiquité. Elle a décliné, puis refait surface, plus forte. Aujourd’hui, elle semble solidement implantée, surtout en Allemagne, mais pas seulement. Ses ramifications s’étendent jusqu’en Afrique et en Europe. Argent, influence… tout y est.
Et surtout, cette histoire d’entité qu’ils vénèrent : Nyarlathotep. Un “dieu”, disent-ils. À voir. J’ai pris des nouvelles de mon frère. Il va mieux en apparence. Plus calme, plus présent. Mais Pope reste formel : quelque chose tient encore. Une emprise qui ne dit pas son nom. Le 13 décembre 1927, convocation en soirée par H et Holmes. Pas de préambule : un agent a disparu. Pierre Leclou, Français. Sur une piste sérieuse — la Loge de Thot, branche locale de la Secte du Soleil Noir, et un manuscrit du XVIIIe siècle signé Cottereau. Les types qu’il suivait, menés par un certain Julien Doisseau, ont filé vers le Mont-Saint-Michel. Leclou y est arrivé le 10. Depuis, silence radio. Ordre de mission : se rendre sur place, comprendre ce qui s’est passé, retrouver l’agent si possible, et récupérer le manuscrit. Départ immédiat. En avion — assez inhabituel pour être noté. Atterrissage près de Rennes. Un contact nous attendait sur place et nous confie une voiture. Ensuite, route de nuit jusqu’au Mont. Sur le trajet, souvenirs douloureux des tranchées. Un type qu’on avait ramassé à moitié mort, un Breton : Le Gueguen. Il nous parlait souvent du Mont, photos à l’appui. On a décidé de s’en servir comme couverture. Officiellement, on est là pour retrouver un ancien camarade et prendre de ses nouvelles. Arrivés dans les environs, on commence à gratter. Les faits s’accumulent, et rien ne colle vraiment : — Des tempêtes violentes, plus fréquentes que d’habitude. — La flèche d’un édifice de l’abbaye (le Petit Houssois) s’est effondrée. — Le 41e régiment d’infanterie en manœuvre dans la baie. Pas banal. — Des gamins qui parlent de “sirènes” hostiles, vues en mer. Et des feux la nuit sur Tombelaine depuis le 10. — Un groupe correspondant aux hommes de la Loge de Thot s’est réfugié sur le Mont. — Un autre homme, seul, arrivé à peu près au même moment — description qui colle avec Leclou. — Et Le Gueguen… mort il y a six mois. Disparu en mer dans un coin réputé dangereux. Mauvais timing. On atteint le Mont avant midi. Installation à l’auberge de la Mère Poularde, à l’intérieur des murs. Peu après, incident étrange. Un pêcheur, complètement hagard. Il raconte qu’un homme encapuchonné — regard insistant, presque inhumain — lui aurait “fouillé la tête”. Pas une métaphore, à l’entendre. Le type aurait plongé dans ses pensées pour en tirer des infos sur l’île. Le pêcheur parle aussi d’une vision imposée : une invasion venue de la mer. Des silhouettes surgissant de l’océan. La rencontre ce serait produite au débarcadère Saint-Jean. Délire ? Peut-être. Mais dans le contexte, difficile d’écarter quoi que ce soit. Ce qui est sûr : Leclou est bien passé par ici. Il suivait les mêmes individus que nous. Et depuis trois jours, les phénomènes étranges se multiplient. On continue. Discrètement. On observe, on recoupe. Et on évite de se faire remarquer.