Quisque suos patimur manes, 17 octobre 1927

Rapport du Docteuir Nikolaï Ivanovitch Vassilev alias Pope

 

Quelque part dans le désert Egyptien aux abords de la Libye 17 octobre 1927

 


Un soleil obscurci par les scories de l’indicible. Le mal en personne descendu de l’astre brûlant pour payer aux dieux anciens les souffrances qu’ils estiment leur être dues. Voilà à quoi pourrait se résumer notre expédition préventive contre ce qui n’a pu nous apparaître à l’évidence que comme une volonté qui se manifeste par-delà les étoiles et le temps.
Nous avons suivi un plan que notre intelligence collective avait garni de toute sa logique, prétentieusement censée nous prémunir des dangers de l’imprévu. Rien n’aurait pu anticiper le chaos absolu dans lequel nous allions plonger.
Tandis que nos camarades partis en avance pour repérer l’équipage de Rafferty qui, selon toutes nos indications, nous mènerait à Gloucesterhill et sans aucun doute au second artefact, je partais en investigation auprès des bédouins locaux et du propriétaire, blanc, du seul hôtel de la ville. Je n’appris pas grand-chose d’essentiel hormis qu’il faut prendre garde aux coutumes locales. Empoisonné par quelques drogues dont les indigènes sont familiers mais qui ne produisent pas chez nous les effets revitalisants escomptés, je serais, à ma grande honte, bien incapable de décrire plus avant notre trajet pour rejoindre nos compagnons.
Je reprenais mes esprits alors que le soleil déclinait, donnant l’impression d’être en proie à une attaque d’organismes sans formes, sans noms et sans âge. Éclairant dans sa noirceur le choix de l’oxymore qui a donné son nom à la secte, il se soustrayait à notre vue comme répondant à l’appel des tambours et des litanies échappés du cratère gigantesque, cirque ou arène tout entier dédié à la gloire de la fameuse Mastaba de Kephren. Un genre de ziggurat millénaire érigée au centre dominait les participants à l’infâmie satanique.
J’avais choisi un positionnement tactique : surveiller les bédouins et le matériel et avoir une vue d’ensemble, perché sur les contreforts de la mastaba tandis que mes compagnons, risquant leur vie et leur santé mentale, se faufilaient à travers les tentes de fortunes et les restes d’une civilisation qui reste à appréhender.
La suite se déroula en quelques minutes dans une acmé de violence, de peur et de magie sombre. Le bon docteur de Vienne et ses contempteurs ont oublié dans leur science les forces qui présidaient aux affaires humaines avant la civilisation et c’est certainement cette faiblesse qui me rapprochait alors de ma profession de foi. Une force bien plus puissante que l’inconscient était ici à l’œuvre. Bien plus tangible aussi, ce que nous pûmes constater lorsqu’une explosion inattendue troubla la procession qui, sans aucun doute possible, n’avait pour but que le sacrifice d’innocents à la gloire des dieux maléfiques.
Ce que je vis à ce moment, je ne peux l’expliquer et à peine le décrire. Dans une abondance grotesque de coups, d’explosions et de panique apparut une forme noire, aberration imprévisible et inconcevable. De taille surhumaine, peut-être deux mètres cinquante, une chose noire singeant une femme africaine à la peau d’ébène, surgit de toutes les vociférations.
Les actions héroïques de mes camarades ne parvinrent pas à extirper les pauvres hères ayant eu la mauvaise idée de croire au récit du Soleil Noir. Malgré tout nous pouvons considérer comme une réussite cette éprouvante intervention éparpillant les vilains à la seule force de notre courage.
La fouille du monument, une fois la secte défaite, mit à jour un tombeau souterrain piégé de toute part dans lequel mes camarades retrouvèrent Gloucesterhill, dans un état que nous vous avons détaillé par ailleurs mais aussi la sœur de celle qui nous lia à cette affaire. Notez qu’une « créature » parvint à s’enfuir non sans avoir causé du tort à mes collègues. Je le signale ici à toutes fins utiles puisque nous ne sommes pas parvenus à interrompre sa fuite. Le danger a été repoussé, pas éliminé.
La pyramide trouvée dans le tombeau, placée à proximité de celle que nous avions amené de Londres, vint se loger, mue par sa volonté propre, base contre base à la première. Les symboles, probable alphabet des temps chtoniens, ne sont pas tout à fait de même nature et pourtant les deux artefacts se solidarisent comme un objet de pouvoir unique, inséparable. Nous les ramenons pour étude mais il émane de cet objet un insondable sentiment d’étrangeté. Souhaitons que la réussite de notre mission et le rassemblement de ces deux pièces ne soit pas une nouvelle perfidie des forces maléfiques opérant avant le début des temps.
Nous arrivons à Malte sains et saufs, conscients d’avoir frôlé l’irréparable mais revigorés par le triomphe sur les forces séditieuses du malin. Nous avons encore beaucoup de choses à comprendre et si j’ai laissé Dieu sans offrande pendant trop longtemps, il me faut désormais réconcilier mes fois devant l’évidence de notre insignifiance dans l’univers. Dieu, l’inconscient et la patrie, c’est avec ses boussoles que nous pourrons nous repérer dans les turpitudes des choses qui veulent présider à notre destin par-delà la morale, le temps et l’espace.

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